Étude des fossiles
Les fossiles ont semblé un temps confirmer la théorie de l'évolutionnisme. La découverte de Lucy, cette jeune Australopithèque âgée de 3,5 millions d'années, présentant une mosaïque remarquable de caractères intermédiaires entre le singe et l'homme, venait parfaitement s'insérer dans l'idée d'un passage étonnant de douceur et de continuité entre les "brutes épaisses" auxquelles on assimilait les singes et les êtres remarquables de finesse et de raffinement que nous étions.
Mais ce n'est pas ce que nous disent les fossiles. En réalité, à partir de l'ancêtre commun aux Paninés et aux Homininés (dont on possède peu de fossiles), une foule d'espèces d'hommes différentes se sont diversifiées. Les Australopithèques ont été représentés par des dizaines d'espèces. Chacune avait sa propre culture, fabriquait des outils.
Le plus ancien Homininé connu date de —7 millions d'années. Il a été découvert en 2003 et baptisé Toumaï avant d'être décrit sous le nom plus prosaïque de Sahelanthropus tchadensis.
Si, pour l'époque concernée, Sahelanthropus est seul chez lui, les choses vont rapidement changer. Une multitude d'espèces d'Australopithèques vont par la suite cohabiter. L'évolution menant du singe à l'homme n'a pas été cette échelle orientée que certains se plaisaient à imaginer ; elle donne plutôt l'image d'un buisson, d'un arbre plein de rameaux divergents, de tentatives ratées et de bifurcations. Et quoiqu'il en soit des classifications, il n'en demeure pas moins que la forte diversité des premiers Homininés ne fait pas de doute.
Exhumé en 1999, dans les collines Tugen au Kenya, à 50 kilomètres au nord de l'équateur, "Millenium ancestor" (—6 Ma), ou Orrorin a sans doute fini sa courte vie à demi dévoré par un carnassier.
Découvert en l'an 2000, il fut surnommé "Millenium Ancestor", il a détenu le record du plus vieil ancêtre connu de l'homme jusqu'à l'arrivée de Toumaï. De lui, on a retrouvé uniquement des dents, un fémur, et des phalanges. Avec cette faible quantité d'indices, on peut quand même déduire son mode de vie. Son fémur, encore plus long que celui de Lucy, évoque la bipédie. A noter, toutefois, il est probable que les os appartiennent à un mâle, donc logiquement le fémur est plus long que celui d'une femelle. Sa première phalange, longue et incurvée, indique qu'Orrorin, bien que bipède se suspendait parfois aux arbres. La taille de ses molaires (identique à celle des hommes actuels) est plus petite que celle des australopithèques.
En bref, Orrorin combine des caractères présents chez les grands singes et ceux présents chez les hominidés.
Millenium ancestor surclasse aisément tous les "hommes" fossiles découverts en grand nombre au cours des dernières décennies, selon ses découvreurs Martin Pickford, du Collège de France, et Brigitte Senut, du Museum national d'histoire naturelle de Paris.
Mais qu'a-t-il de plus au juste? Son grand âge tout d'abord : 6 millions d'années. C'est presque 3 millions d'années de plus que Lucy, la petite australopithèque découverte dans l'Afar éthiopien, en 1974. C'est aussi 1,5 million d'années de plus que Ramidus l'éthiopien, présenté à une époque, comme étant notre ancêtre (lire Sciences et Avenir n° 573, novembre 1994)... avant que les chercheurs ne s'avisent que ses traits étaient plus simiesques qu'humains.
Six millions d'années, c'est surtout une date très proche de celle de la séparation des singes et des futurs hommes, évaluée à 7 voire 8 millions d'années. Jusqu'alors, on ne disposait d'aucun fossile de cet âge. Sauf, une dent isolée, dite de "Lukeino", du nom d'un autre site kenyan, découverte justement par Martin Pickford il y a vingt-cinq ans, mais dont l'interprétation donnait toujours lieu à d'âpres débats.
"Une douzaine d'os atteste que Millenium et sa tribu trottinaient dans la savane arborée de l'époque, partageant leur territoire est-africain avec les ancêtres des antilopes, des rhinocéros ou des hippopotames. Après la découverte le 13 octobre, par la Kenyane Evelyne Kiptalam, d'une première phalange, les trouvailles n'ont cessé de se succéder : deux fragments de mandibules, trois fémurs, un humérus, une poignée de dents isolées ont ainsi été mis au jour sur trois sites différents par une équipe de chercheurs du Collège de France et du Community Museum du Kenya. Les ravins du district de Baringo, à 250 kilomètres au nord-ouest de Nairobi ont ainsi livré les restes d'au moins cinq individus, mâles et femelles. Le tout, sur des gisements clairement datés de six millions d'années par deux équipes différentes. Un tel butin est inespéré... même pour cette région est-africaine, dont les roches riches en carbonates et en phosphates de calcium —conditions propices à la fossilisation— font le bonheur des paléontologues. Bipède, Millenium ancestor avait toutefois conservé des moeurs arboricoles. S'il ne se balançait pas de branche en branche, comme nos cousins les singes, il y avait ses habitudes. Ce mode de vie perdurera d'ailleurs chez les australopithèques comme Lucy, aux alentours de —3 millions d'années. De nombreux paléontologues pensent même que c'est en pratiquant l'escalade des arbres que nos ancêtres ont acquis un tronc et un dos bien redressés, indispensables à la pratique de la bipédie. Mais c'est encore la mâchoire de Millenium ancestor qui est la plus parlante : ses dents le rattachent clairement à la lignée humaine. Leur émail épais laisse à penser que ce primate était déjà un omnivore, probablement friand de fruits à écorce dure, qui pouvait ajouter occasionnellement un peu de viande à son menu. "Les canines sont plus petites que celles d'un singe, mais plus grosses que celles de l'homme d'aujourd'hui", note encore le paléontologue Martin Pickford. Sa troisième molaire supérieure est également très raccourcie, ce qui suggère que sa face était déjà aplatie et qu'il n'était pas pourvu d'un museau allongé comme les singes.
Quelle place Millenium ancestor occupe-t-il dans notre arbre généalogique ? Brigitte Senut et Martin Pickford, qui préparent une première publication à l'Académie des sciences (Paris) pour Noël 2003, s'attendent à ce que "le statut de Millenium ancestor donne lieu à de vifs débats". La découverte, dans la vallée du Rift, du plus vieux primate jamais exhumé apporte enfin, selon Brigitte Senut, un soutien bienvenu à la thèse de l'East side story, très décriée ces derniers temps. Selon cette hypothèse, la crise tectonique qui a déchiré l'Afrique il y a huit millions d'années a joué un rôle prépondérant dans l'émergence des premiers hominidés en favorisant l'assèchement progressif des forêts, faisant place à la savane, elle aurait libéré un territoire idéal pour qui voulait s'essayer à la bipédie.
Orrorin, est un être petit, encore arboricole pour échapper aux prédateurs, bipède à petites dents à émail épais comme celles de tous les Australopithèques mais plus petites et carrées et en ce sens beaucoup plus humaines que celles massives de ces derniers.
Or il se trouve qu'en mars 2001, Meave Leakey et six de ses collaborateurs ont aussi décrit un nouvel Hominidé au Kénya, de 3.500.000 ans celui-là, et qui, outre une face plate et un conduit auditif externe étroit, présentait lui aussi des dents à émail épais et de dimensions très petites ; ils l'ont appelé Kenyanthropus platyops.
Reprenant, avec cette information nouvelle, l'ensemble des données concernant les Préhumains, l'équipe d'Yves Coppens s'est trouvée en face d'un bouquet de quatre brins : un premier (de —5.7 à —4.4Ma.), d'Ardipithecus, bipède et arboricole, à dents à émail mince —ce sont les seuls de l'Est africain à présenter ce type de dents de "grand singe"—, un deuxième (de —4 à —1 Ma.), alignant Australopithecus afarensis, Zinjanthropus aethiopicus et Zinjanthropus boisei, bipèdes de moins en moins arboricoles, à dents épaisses, et un troisième (de —4 à —2.5 Ma.), associant Australopithecus anamensis et Australopithecus garhi avec bipédie exclusive et grosses dents et un quatrième (de —6 à —2 Ma.), tout nouveau dans nos connaissances, et reliant peut être Orrorin, bipède arboricole à petites dents et Kenyanthropus, à petites dents et face réduite, à Homo, bipède exclusif, à petites dents et face plate.
Le caractère "petites dents" serait-il ancestral ? L'ensemble Australopithèque mégadonte pourrait alors être dérivé. Le caractère "émail épais" pourrait-il être lui-même ancestral ? Les grands singes d'une part, le rameau des Ardipithèques d'autre part, pourraient alors représenter aussi des dérives. On est évidemment loin d'une réponse démontrée".
Extraits du cours d'Yves Coppens au collège de France 2002/2003
En 1995, de nouveaux ossements venaient questionner le scénario de l'"East side story", hypothèse avancée par Yves Coppens. Abel, âgé de 3 à 3,5 millions d'années était exhumé au Tchad, à 2500 kilomètres à l'ouest de cette Rift Valley dont le paléontologue avait fait le lieu originel de la lignée humaine. Du même coup, ses détracteurs enterrent allégrement l'East side story. Un peu trop vite, car si des préhumains, tel Millenium, se déplaçaient, dès —6 millions d'années, dans l'est de l'Afrique, rien n'empêchait un petit nombre d'entre eux de se déployer trois millions d'années plus tard, à la conquête de l'ouest. "Enthousiasmé, mais pas étonné" par la découverte de Millenium ancestor, Yves Coppens, du Collège de France, est persuadé que les gisements très prometteurs des collines Tugen n'ont pas fini de livrer des fossiles. Et peut-être même des hommes plus anciens encore." Sciences & Avenir N°647.
La découverte de Toumaï en 2003, ne fera que questionner davantage le lieu de notre origine et rendre obsolète cette théorie explicative. (Voir plus bas)
L' "arbre buissonnant" de la lignée humaine subira une décimation. La quasi-totalité des "hommes de l'aube" —dont Lucy, dont on sait maintenant qu'elle n'est pas notre ancêtre— s'éteindront. L'homme moderne reste la seule espèce subsistante de ce groupe.