Au bout du petit matin, une autre petite maison qui sent très mauvais dans une rue très étroite, une maison minuscule qui abrite en ses entrailles de bois pourri des dizaines de rats et la turbulence de mes six frères et soeurs, une petite maison cruelle dont l'intransigeance affole nos fins de mois et mon père fantasque grignoté d'une seule misère, je n'ai jamais su laquelle, qu'une imprévisible sorcellerie assoupit en mélancolique tendresse ou exalte en hautes flammes de colère; et ma mère dont les jambes pour notre faim inlassable pédalent, pédalent de jour, de nuit, je suis même réveillé la nuit par ces jambes inlassables qui pédalent la nuit et la morsure âpre dans la chair molle de la nuit d'une Singer que ma mère pédale, pédale pour notre faim et de jour et de nuit.
Au bout du petit matin, au-delà de mon père, de ma mère, la case gerçant d'ampoules, comme un pêcher tourmenté de la cloque, et le toit aminci, rapiécé de morceaux de bidon de pétrole, et ça fait des marais de rouillure dans la pâte grise sordide empuantie de la paille, et quand le vent siffle, ces disparates font bizarre le bruit, comme un crépitement de friture d'abord, puis comme un tison que l'on plonge dans l'eau avec la fumée des brindilles qui s'envole... Et le lit de planches d'où s'est levée ma race, tout entière ma race de ce lit de planches, avec ses pattes de caisses de Kérosine, comme s'il avait l'éléphantiasis le lit, et sa peau de cabri, et ses feuilles de banane séchées, et ses haillons, une nostalgie de matelas le lit de ma grand-mère.
Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal
Professeur agrégé de lettres à l’Institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) d’Orléans, Louis-Georges Tin est le président d’An Nou Allé (« Allons-y » en créole, une association de défense des droits des homosexuels), et le fondateur de la Journée mondiale de lutte contre l’homophobie. Il est également porte-parole du Conseil représentatif des associations noires (Cran). Il évoque la question de l’homophobie aux Antilles et dans la campagne électorale.
Pouvez-nous nous présenter l’association An Nou Allé ?
Louis-Georges Tin : An Nou Allé est une association de Noirs homosexuels et de leurs amis. Cette association a deux ans d’existence et a pour objectifs de lutter contre le racisme et l’homophobie. Au départ elle accueillait surtout des Martiniquais, ensuite elle a accueilli des frères de la Guyane et de la Guadeloupe, puis enfin des Noirs en général car il nous a semblé qu’une solidarité plus large était nécessaire.
Qu’en est-il du problème de l’homophobie aux Antilles ?
Louis-Georges Tin : Il existe une homophobie très violente, une homophobie joyeuse, qui se croit spirituelle et sympathique, il y des gens qui font des chansons et qui sont primés par la SACEM, qui reçoivent des récompensent, et qui font des appels au meurtre. Alors ils nous expliquent que c’est du second degré. Mais quand on dit qu’il faut « aller buter les pédés, les griller comme des cigarettes »... on peut penser à Lieutenant, Krys, Admiral T, et tant d’autres, j’ai du mal à trouver du second degré dans cette histoire. Si l’on disait qu’il faut tuer et brûler les Noirs, je pense qu’ils ne trouveraient pas ça très drôle.
Pensez-vous que la question de l’homophobie est suffisamment prise en compte dans la campagne électorale ?
Louis-Georges Tin : Malheureusement ces thématiques ne sont pas prises en compte. Nous avons pu voir par exemple que les responsables de la Fédération socialiste en Martinique, qui ont tenu des propos très homophobes, n’ont jamais été condamnés par leur direction. François Hollande n’a jamais rien fait contre eux. Il a promis qu’il le ferait, mais cela fait six mois qu’on attend. Alors que Georges Frêche a été sanctionné. Pour moi cela témoigne du peu de cas que les candidats, à droite et à gauche du reste, font de la vie humaine tout simplement. Car en Martinique, en Guadeloupe et ailleurs, nous avons des dizaines d’agressions. Sur les six premiers mois de l’année dernière, nous avons recensé 40 agressions par exemple. Personne n’a porté plainte car les gens qui ont été victimes d’agressions homophobes ont peur d’aller à la police. S’ils disent qu’ils ont été agressés parce qu’ils sont homosexuels, ils craignent que leur famille et leur environnement ne les rejettent. Alors les gens acceptent la violence, ils sont résignés. C’est contre cette fatalité que l’association A Nou Allé essaie de se lever.
Quelles sont vos propositions pour juguler l’homophobie ?
Louis-Georges Tin : En tant que président d’An Nou Alle mais également de la Journée mondiale de lutte contre l’homophobie, j’ai adressé un questionnaire aux candidats. Certains ont déjà répondu. Nous demandons que cette journée soit reconnue au niveau national. Dominique de Villepin s’y était engagé. Il nous avait dit qu’il le ferait avant l’été 2006, mais on a toujours rien vu. Le Parlement européen a reconnu cette journée, ainsi que la Belgique, l’Espagne, le Canada... mais la France ne veut toujours pas le faire. Symboliquement ce serait un acte fort. Mais au-delà des symboles, il y a le politique. Par exemple, le thème que je proposais cette année pour la journée mondiale était « Non à l’homophobie, oui à l’éducation ». Il faut éduquer les gens, car la prévention c’est toujours mieux que la répression. Il faudrait un effort du ministère de l’Education pour encourager les professeurs à parler de l’homophobie à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre l’homophobie.
Il y a aussi la question du sida. Il faut se rappeler que les homosexuels et les Noirs en général sont surexposés à la contamination. Nous avons récemment recoupé des études qui montrent que sur les nouveaux cas de contamination une personne sur deux est noire. Si l’on ajoute tous les cas de Guadeloupe, de Guyane, de Martinique, plus les populations migrantes sur le territoire métropolitain, plus les populations les plus touchées en Ile de France, qui regroupe les départements où il y a le plus de Noirs, on se rend compte que 50 % des personnes nouvellement contaminées en France sont noires. Les Noirs et les homosexuels sont donc les plus touchés. Or, la plupart des campagnes de publicité s’adressent à des couples blancs et hétérosexuels. On nous dit qu’il faut être universaliste mais en l’occurrence on rate sa cible, car faut s’adresser aux gens avec des personnes qui leur ressemblent. Résultat : la France aujourd’hui est le pays d’Europe où le sida touche le plus de gens. Triste record.
Pourquoi l’association An Nou Allé a-t-elle rejoint le Conseil représentatif des associations noires, le Cran ?
Louis-Georges Tin : Nous avons rejoint le Cran parce que cette organisation lutte contre le racisme, ce qui est notre cas, et contre toutes les discriminations, incluant l’homophobie. Je suis membre du bureau et porte-parole du Cran au titre de l’association que je représente. Pour nous, il est clair qu’il y a une cohérence très forte sur ces questions. Nous dénonçons également l’antisémitisme, car on ne peut pas demander que la solidarité s’exerce en faveur des Noirs en la refusant pour les autres. Nous nous sommes aussi engagés pour les droits des femmes.
Il faut comprendre que nous sommes tous des minorités. Les gens que je rencontre sont des femmes, des Noirs, des Arabes, des homosexuels, des banlieusards, des provinciaux, etc. Avec les jeunes, les vieux, les chômeurs... nous appartenons tous finalement à des groupes dominés. Il est nécessaire d’établir une solidarité entre ces groupes. Au Cran nous voulons faire une démarche de fédération ouverte sur les autres. Au départ nous avons fait une démarche d’union entre les Noirs entre eux, qu’ils viennent des départements d’Outre-mer ou d’Afrique. Ensuite nous sommes allés au-delà. Nous avons rencontré des associations féministes et homosexuelles, des syndicats et des partis politiques, en excluant l’extrême-droite. Nous avons réalisé une démarche d’ouverture.
Propos recueillis par Philippe Triay