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Ce blog regroupe des articles sur les Afro Antillais, qui font l'actualités dans le monde.
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Louis-Georges Tin

Louis-Georges Tin

Posté le 21.04.2008 par feobus
Louis-Georges Tin (né en 1974 en Martinique) est un universitaire français très impliqué dans les luttes contre l'homophobie et la « cause noire ». Ancien élève de l'École normale supérieure, il est agrégé et docteur ès lettres. Il est actuellement maître de conférence à l’IUFM d’Orléans.

Observatoire du communautarisme : Tout d'abord, en quoi la "cause des Noirs" est-elle, selon vous, suffisamment spécifique et suffisamment homogène pour justifier une "représentation" qui lui soit propre ? Y a-t-il véritablement une problématique noire dans un pays comme la France où les institutions républicaines ont toujours rejeté l'esclavage (1794 et 1848) et repris à leur compte l'héritage intellectuel de la Société des Amis des Noirs?

Louis-Georges Tin : A vous entendre, la France serait donc ce pays délicieux et unique où le miracle de la République aurait résolu depuis longtemps le problème des Noirs. C'est sans doute l'exception française, n'est-ce pas ?

Je me demande si cette vision n'est pas un peu naïve.... Si la république a aboli l'esclavage, elle a cependant justifié les conquêtes coloniales, la « mission civilisatrice », la hiérarchie des peuples, pour ne pas dire des races, les massacres, les expropropriations, idées nauséabondes et actes malfaisants qu'il convient de rappeler.

Avez-vous oublié tout cela ?
Cette vision est-elle dépassée ? J'aimerais le croire, mais il ne vous a pas échappé que cette vision colonialiste a été réaffirmée par la loi du 23 février affirmant le « rôle positif de la présence française outre mer ». Vous savez peut-être aussi que, selon un sondage publié par Le Figaro, 65% des Français soutenaient cette loi. Cela donne à réfléchir. L'historien Marc Ferro me disait récemment : « à l'époque des colonies, la majorité des balayeurs de rue étaient noirs. Aujourd'hui, après la décolonisation, c'est toujours le cas ». Vous pensez encore que la « cause des Noirs » n'est pas justifiée ?


[b]OC : Revenons sur votre définition de « noir » : Qu'est-ce qu'un Noir ? La question se pose différemment aux Etats-Unis et en France du fait notamment du nombre de mariages mixtes. Or, il va de soi que les enfants issus de ces mariages ne ressentiront pas de la même façon d'éventuelles discriminations (patronymes, couleur de peau).
L-G T : Evidemment, mais on pourrait en dire autant des couples mixtes du point de vue national. Compte tenu des mariages transnationaux, il va de soi que les enfants issus de ces mariages ne ressentiront pas leur identité de la même façon que leurs parents n'est-ce pas ? [/b]

Qu'est-ce qu'un Noir, demandez-vous ? C'est une expérience sociale, qui peut être définie de manière objective et de manière subjective. Objectivement, être noir, c'est être perçu comme tel, à travers le regard de l'autre, potentiellement discriminant. Subjectivement, être noir, c'est sentir qu'on est l'héritier de peuples et de cultures originaires d'Afrique, mais qui ont essaimé dans le monde entier. Être noir, en somme, c'est être « en situation », pour reprendre le mot de Sartre, dont les analyses restent toujours d'actualité à cet égard. Je pense évidemment au texte magnifique qu'il a écrit, « Orphée noir », et que l'on gagnerait à lire ou à relire pour mieux comprendre les problématiques d'aujourd'hui.

OC : De quelle "représentativité" le Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN) entend-t-il se prévaloir - c'est la question de sa légitimité démocratique, et auprès de qui - c'est celle de son projet politique, et comment compte-t-il parvenir à ses objectifs ? Accessoirement, le fait que le CRAN regroupe aujourd'hui un certain nombre de personnalités issu de milieux sociaux très favorisés ou ayant exceptionnellement bien réussi dans le showbizz ou le sport ne limite-t-il pas sa crédibilité à "porter la parole" des Noirs sur les problèmes sociaux dont ils souffriraient - plus que d'autres ? De plus le CRAN a été très violemment critiqué par certaines organisations comme le « Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais » qui lui conteste le leadership sur les revendications antillaises ou noires, quelles réactions cela vous inspire-t-il ?
L-G T : Cela fait beaucoup de questions en une seule...
Le CRAN est au minimum représentatif des associations qui le composent, ce qui fait plus de 130 membres directs, aujourd'hui, et plus de 1000 membres indirects, car le CRAN regroupe en son sein plusieurs fédérations, celle des associations béninoises, par exemple, congolaises, sénégalaises, etc. Et je crois comprendre que le CRAN est aussi représentatif de beaucoup d'autres gens qui ne sont pas membres, mais qui sympathisent, si j'en crois les nombreux témoignages d'amitié que nous recevons tous les jours.

Par ailleurs, je ne sais pas qui sont ces personnalités auxquelles vous songez. Si vous pensez à Manu di Bango, à Stéphane Pocrain et à Basile Boli, qui étaient présents lors du lancement le 26 novembre, à l'Assemblée nationale, ils ne sont pas membres du CRAN en tant que tels, mais ils ont accepté d'être les compagnons de route de notre fédération, qu'ils ont souhaité encourager depuis le début. Cela dit, je ne vois pas pourquoi le CRAN n'aurait pas le droit de regrouper des personnes ayant réussi. C'est une étrange remarque que la vôtre. Est-ce que les Noirs n'ont pas le droit de réussir aussi ? De fait, au sein du CRAN, il y a des Noirs de tous milieux, et de toutes origines : certains vivent en banlieue, d'autres non ; certains sont athées, d'autres catholiques, protestants, musulmans ou juifs ; certains votent à gauche, d'autres à droite, ou encore pas du tout. Bref, c'est un mouvement très divers.

Quant au collectif DOM dont vous parlez, je crois au fond que son président est maladivement jaloux du succès médiatique et politique qu'a reçu notre fédération. Il s'est montré extrêmement violent à notre égard, mais nous n'avons pas répondu à ses provocations. Je note cependant que nombreuses sont les associations de ce collectif qui se sont désolidarisées de M. Karam, et qui lui ont reproché ses excès sur ce point, comme sur tant d'autres d'ailleurs.

OC : Dans quelle mesure le "modèle" d'organisation et de relations avec les pouvoirs publics du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) a-t-il inspiré la démarche, et le CRAN a-t-il eu, comme le prétendent certains de ses détracteurs, des échanges sur le sujet avec son aîné? Allez-vous, comme le CRIF, vous prononcer sur des questions de politique étrangère ?

L-G T : Il me semble que tous les groupes sociaux dominés, menacés ou discriminés sont fondés à se défendre, ce qui justifie selon moi la dynamique des associations juives, en particulier, mais aussi de tous les autres mouvements sociaux en général, des fédérations syndicales aux luttes anti-racistes en passant par les associations féministes. Ce sont précisément ces mouvements qui ont permis les évolutions dont bénéficie aujourd'hui toute la société. D'après vous, par exemple, qui a amorcé la lutte contre l'homophobie, sinon les mouvements homosexuels ? Tous ces gens que votre site méprise et insulte régulièrement, tous ceux que vous désignez en frémissant d'horreur sous le nom de « communautaristes » sont le plus souvent ceux qui ont défendu la cause du progrès social et de la dignité humaine.

Permettez-moi de dire à cet égard que, sous couvert de critiquer le communautarisme, M. Devoucoux du Buysson, co-responsable de ce site, publie des écrits parfaitement nauséabonds. Il semble animé par un sentiment d'hostilité obsessionnel à l'égard des homosexuels. Qu'il critique les mouvements homosexuels de façon récurrente, soit. Mais le titre du pamphlet qu'il a écrit à ce sujet, Les Khmers roses, est tout simplement répugnant. Comment comparer les mouvements homosexuels, qui luttent en faveur de la liberté et de l'égalité, aux khmers rouges, qui comptent parmi les brutes les plus sanguinaires que l'humanité ait comptées ? Le titre se voulait peut-être un jeu de mot plaisant, il constitue en fait une attitude sinistre, qui révèle malgré lui ce qu'est bien souvent la lutte contre le comunautarisme en France : certains prétendent lutter contre le communautarisme, et on constate en fait qu'ils tapent toujours sur les mêmes : les Juifs, les Arabes, les Noirs, les homosexuels, etc., tous ceux justement que l'Histoire française à peu épargnés. L'argument du « communautarisme » est devenu pour beaucoup une manière politiquement correcte de diffuser des idées de haine sociale, raciste, xénophobe, homophobe, antisémite, etc.

OC : Mais alors, à force de soutenir toutes les minorités, est-ce que vous ne sombrez pas dans le communautarisme ?

L-G T : Nous appartenons presque tous à des minorités, c'est-à-dire à des groupes minorés, dominés : que l'on soit femme, campagnard, banlieusard, provincial, jeune, vieux, homosexuel, juif, noir, arabe, handicapé, etc. La plupart des gens appartiennent à un, et souvent à plusieurs groupes dominés. En cela, je ne lutte pas pour les minorités, je lutte contre les minorations, c'est-à-dire contre ce travail social très particulier qui vise à constituer comme inférieurs certains individus et certains groupes sociaux.
De même, nous appartenons tous et toutes à plusieurs communautés, la communauté familiale, la communauté professionnelle, la communauté nationale, les communautés rurales, les communautés ouvrières, les communautés de quartier, etc. Le XVIe arrondissement à Paris est une communauté en soi, mais personne ne songe à critiquer le communautarisme du XVIe arrondissement. Je ne dis pas qu'il faudrait le faire. Mais je remarque qu'on s'acharne uniquement sur certaines communautés, et pas sur les autres, qui ne sont même pas perçues comme telles, communautés évidentes, et néanmois invisibles. Bref, la rhétorique anti-communautaire n'est pas contre les communautés, elle est contre certaines communautés.

OC : Est-ce à dire que vous rejetez totalement l'universalisme ?
L-G T : Permettez-moi d'abord une remarque : la prétention à l'universalisme n'est pas universelle. En Angleterre, en Espagne, en Allemagne, en Chine, au Congo ou au Mexique, on ne se pique pas d'être universaliste, le mot n'ayant pas de pertinence particulière dans le débat social de ces pays. Il faut remarquer que la prétention à l'universalisme est en fait une spécificité française. Encore tous les Français ne se soucient-ils pas d'universalisme. En effet, plus on descend dans la hiérarchie sociale, plus la propension à se réclamer de l'universalisme diminue. La France d'en bas, comme dirait l'autre, se soucie de chômage, de sécurité, de logement, mais certainement pas d'universalisme. Bref, l'universalisme n'est pas une spécificité française, c'est une spécificité des élites françaises.

Ainsi, par un paradoxe qui n'est qu'apparent, l'universalisme est donc un fait de discours typiquement franco-français, et qui n'est le fait que d'une minorité, si élevée soit-elle. Est-ce à dire que la majorité serait particulariste ? Pourquoi le bas peuple n'est-il pas plus sensible à cet universalisme exaltant dont les élites se font les chantres inspirés ? Les provinces sont-elles vouées au provincialisme, les régions au régionalisme, les femmes au féminisme, le Tiers-Monde au tiers-mondisme, les communautés noires, arabes, juives et homosexuelles au communautarisme, les gens différents au différentialisme en général ? L'oubli de l'universel serait-il donc lui-même universel ? C'est que, peut-être, l'universel des universalistes n'est pas vraiment l'intérêt général.

Qu'est-ce donc que l'universalisme ? J'ignore ce qu'il devrait être en théorie, mais dans la pratique, c'est bien souvent le travail très particulier par lequel un groupe social dominant tend à constituer son ethos en éthique. Les positions les plus élevées, donc les plus minoritaires a priori, ont d'autant plus besoin de s'universaliser pour justifier les prétentions universelles qui fondent leur domination symbolique, pour reprendre la terminologie de Pierre Bourdieu. L'universalisme est dans le débat public l'illusion de perspective que produisent (et que subissent) ceux qui, étant placés au centre du dispositif social de facto, prétendent de jure demeurer au centre de ce dispositif, objectivement ajusté à leurs dispositions.

Ainsi, l'universalisme n'est en général qu'un particularisme parmi d'autres, qui prétend s'imposer aux autres au nom d'une valeur supérieure, Dieu, la Nature, la Raison, l'Etat, l'Ordre Moral, ou l'Ordre symbolique (remarquez bien « l'adoration des majuscules », qu'analyse avec humour Sabine Prokhoris) etc., n'importe quoi, à la limite, et même la langue française (bien que toute langue repose évidemment sur l'arbitraire du signe), pouvant devenir pour l'occasion une valeur universaliste, à condition de réussir le travail de légitimation de sa propre production sociale. Ce n'est pas un hasard si le premier véritable universalisme de l'Histoire est celui de l'Eglise catholique (catholicos signifie justement « universel » en grec). Et après tout, le capitalisme lui aussi est une forme d'universalisme, c'est le rêve d'un marché libre et ouvert, à l'échelle de la planète. Pour autant, est-on obligé d'être favorable à l'Eglise universelle ou au capitalisme universel ?
En réalité, un bon grammairien vous dirait que l'universalisme est d'abord une figure de style : une hyperbole. En effet, rien n'est universel, si ce n'est l'univers, mais en exagérant un peu, et même beaucoup, on peut évidemment se réclamer de l'universel. Or, en réalité, l'universalisme est une coquille vide.

On peut y mettre tout et n'importe quoi. On peut y mettre la justice, la liberté, très bien ; mais on peut aussi y mettre le capitalisme ou le christianisme, choses que l'on peut soutenir, mais que l'on peut aussi critiquer.. Et à vrai dire, sans vouloir faire d'amalgame, il n'est pas de totalitarisme qui ne se réclame également de l'universel. Bref, se dire universaliste en soi, cela ne veut rien dire, si ce n'est la prétention de celui qui l'affirme. Je veux bien recevoir votre universalisme, à condition que vous me disiez précisément ce que vous y mettez.
Excusez-moi ce développement un peu long, mais il me paraît important, car l'analyse que propose le CRAN ne se limite pas à la question des Noirs, évidemment. Nous souhaitons enrichir le débat public en général à partir des réflexions que nous pouvons apporter. Mais nous pouvons revenir à la question des Noirs, si vous le souhaitez.

OC : Le CRAN entend se positionner sur la problématique des discriminations à l'emploi, au logement et à l'accès aux loisirs, que subissent, parmi d'autres, les Noirs. Mais quel est l'intérêt de mener de combat depuis une position "ethnique" ?
L-G T : Je ne sais pas ce que vous appelez une position « ethnique ». Quand des blancs luttent contre des discriminations racistes, tout le monde applaudit; quand des noirs luttent contre les mêmes discriminations, on crie à l'ethnicisme, ou au communautarisme, c'est quand même étrange, non ? On voudrait par conséquent que les Noirs soient absents du combat contre les discriminations racistes ? Au fond, quand les Noirs ne font rien, on leur reproche de ne rien faire, conformément à leur indolence proverbiale, ce sont des assistés, disent même certains. Et quand ils décident de prendre en main leur destin, et de participer à la lutte pour l'égalité, on leur reproche leur « communautarisme ethnique ». Bref, qu'ils fassent quelque chose ou qu'ils ne fassent rien, les Noirs ont toujours tort.

OC : Les politiques de "discrimination positive" sur des critères ethniques ou sexuels vous semblent-elles adaptées pour faire face à la double question des inégalités sociales et des discriminations subies par certains « groupes » en particulier sur le marché du travail et dans l'enseignement supérieur ?

L-G T : Le mot « discrimination positive » n'est nullement adapté. L'expression originelle dit en anglais « affirmative action », et on traduit en français « discrimination positive » ? C'est évidemment une traduction faussée, qui plombe le débat. Comment voulez-vous soutenir une discrimination, fût-elle positive ? Pour ma part, je parle d'action positive, affirmative, tout ce que vous voudrez, ou encore de politique de rattrapage. Il est évident qu'il y a des inégalités sociales, et il s'agit de mettre en oeuvre des politiques publiques pour corriger ces inégalités. Tout le monde sait bien que les Noirs et les Arabes connaissent en général des trajectoires sociales inférieures à celles des autres, ce n'est pas un scoop : je ne vois pas pourquoi on ne prendrait pas des mesures en conséquence. C'est cela l'action affirmative. Même Philippe Seguin, républicain peu suspect de communautarisme, disait récemment dans Le Monde qu'il était favorable à ces politiques car au fond, toute politique publique est nécessairement ciblée en direction d'un groupe particulier. Eh bien, c'est le bon sens même.

A vrai dire, nous sommes en France les M. Jourdain de la discrimination positive. Nous en faisons tous les jours sans le savoir. Je ne sais pas si c'est par ignorance ou par mauvaise foi, en tout cas, nous avons des lois qui imposent la parité (du moins en théorie), qui imposent un minimum de 5% de personnes handicapées dans les entreprises (du moins en théorie), qui donnent des moyens supplémentaires dans certains quartiers (du moins en théorie), qui accordent des bourses aux étudiants les plus pauvres (du moins en théorie), qui avantagent fiscalement les déshérités (du moins en théorie), etc. Bref, quantité de groupes sociaux bénéficient de mesures discriminatoires « positives », mais qui visent à corriger la discrimination « négative » dont ils sont l'objet. Je ne vois donc pas pourquoi on ne pourait pas faire la même chose pour les Noirs ou les Arabes.

OC : Le CRAN se déclare opposé à la loi du 23 février 2005 sur le "rôle positif de la colonisation". Quelle appréciation portez-vous sur les lois Gayssot, Accoyer et Taubira ? Et sur les intimidations qu'a subies l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau (auteur de « Les traites négrières, essai d'histoire globale » (Gallimard, 2004)) de la part de certaines organisations communautaires ?

L-G T : La loi du 23 février a sans doute été la plus odieuse jamais votée en France depuis Vichy. Ceux qui soutiennent ce texte sur "le rôle positif de la présence française outre mer" parlent des routes tracées, des terres mises en valeur, des hôpitaux construits. Certes, mais que dire des massacres, des expropriations, des exactions, des vexations ? Faudra-t-il dès lors concéder qu'il y eut dans la colonisation à la fois du positif et du négatif, comme l'affirment certains «modérés» ?

Laissez-moi vous raconter une petite histoire. C'est l'histoire d'une famille, tranquille, vivant dans sa petite maison. Surviennent des soldats. Trucident le père, violent la mère, et les filles, battent les fils et les boutent hors de céans. Les soldats s'installent, se sentent chez eux. La mère est désormais leur servante. Ils réparent le toit, plantent des pétunias dans le jardin, des vignes dans les champs alentour, construisent des routes pour acheminer la marchandise vers la ville. Mais, vingt ans plus tard, les fils reviennent en force, portent secours à leur mère et à leurs soeurs et chassent les importuns hors de la maison natale. «Comment, disent les soldats-entrepreneurs, On nous chasse de chez nous ? Après tout ce que nous avons fait ? Notre rôle dans la maison n'était-il pas positif ?»

Vous comprenez sans doute ce que je veux dire... Quand on sait que 65% des Français soutenaient cette loi, cela donne à réfléchir sur l'état de l'opinion française sur ces questions. Il semble que nombre de nos compatriotes conservent une certaine sympathie pour le colonialisme, et le racisme dont il est le corrélat. En cela, la loi Taubira est excellente, puisqu'elle affirme avec force que l'esclavage fut un crime contre l'humanité.

Quant à M. Pétré-Grenouilleau, ses propos dans la presse à ce sujet étaient plus que maladroits. Pour autant, je ne crois pas que M. Karam ait eu raison de lui faire un procès ; il a d'ailleurs retiré sa plainte quelques mois plus tard.


OC : L'intitulé du CRAN laisse supposer que l'adhésion directe ou aux associations constitutives sera - en fait ou en droit - réservé aux personnes ayant en commun une certaine couleur de peau : la couleur noire. Qu'en sera-t-il exactement, et, le cas échéant, ne s'agit-il pas là d'une forme particulière de discrimination sur des critères ethniques ?

L-G T : Quand nous avons lancé notre réflexion, la question noire était quasiment absente du débat social en France. Dans ce pays, on parle souvent des Noirs américains et du racisme qu'ils subissent, mais on ne parle jamais des noirs français (l'expression n'existe même pas en tant que telle), et encore moins de leurs problèmes. Il nous a semblé important de faire figurer le mot « noir » dans notre dénomination. Cela ne signifie pas qu'il faille être noir pour adhérer. De fait, il y a des blancs, et nous en sommes ravis, même s'ils ne sont pas nombreux, c'est vrai. De même qu'on trouve des hétéros dans le combat homo, des hommes dans le combat féministe, des travailleurs dans les mouvements de chômeurs, des croyants dans le combat pour la laïcité, etc.

OC : Ne craignez-vous pas que cette initiative incite d'autres groupes humains à se réunir sur une base "identitaire" - voir l'appel (évidemment provocateur) à la création d'un "Conseil représentatif des associations blanches" (CRAB) par des groupuscules d'extrème-droite - et contribue à radicaliser encore plus les "tensions inter-communautaires" au lendemain d'émeutes que certains s'obstinent - contre toute évidence - à vouloir analyser sur la (seule) base ethnique ou religieuse ?


L-G T : Que tous ces crabes restent dans leur trou. Cela dit, je ne comprends pas votre question. Qu'appelez-vous une identité ? Il est évident que tous les groupes se constituent sur une base « identitaire », au minimum une affinité identitaire, sinon ce ne sont pas des groupes, mais des nébuleuses. Tous les groupes se fondent plus ou moins sur une base identitaire, qu'il s'agisse là encore d'identité nationale, régionale, communale, familiale, professionnelle, religieuse, sexuelle etc. J'ai l'impression que vous employez souvent les mots à la légère. Or le déficit d'élaboration conceptuelle constitue toujours un piège dans l'action politique.

OC : L'élection présidentielle de 2007 approche : quelle sera l'attitude du CRAN vis-à-vis des divers candidats à la présidence de la République ? Fait-il sienne l'idée selon laquelle "les partis ne comprennent que les rapports de force", et quel accueil réservera-t-il aux approches de type clientéliste qui ne manqueront pas de se manifester à son égard ? Souhaite-t-il l'émergence d'un hypothétique "vote noir " ?

L-G T : Que la politique se construise sur le rapport de force est une évidence. Il serait stupide de le nier. C'est aussi un des aspects de la vie démocratique, qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en plaigne. Nous excluons toute violence, évidemment, mais on ne peut mener un combat, et refuser tout rapport de force. Comment se constitue-t-il ? Par des moyens divers, et notamment le dialogue, la conviction. Il s'agit de déconstuire les faux problèmes (le communautarisme, par exemple), et de poser les vrais questions (La question des Noirs, par exemple). Si le lancement du CRAN a surpris tout le monde, s'il a suscité à ce point l'attention des médias, c'est sans doute aussi parce que nous avons un discours différent, nous donnons à voir les problèmes autrement, nous essayons de faire sortir l'opinion du prêt-à-porter intellectuel que lui distillent des intellectuels de pacotille.


Les associations membres, les sympathisants, notre présence régulière dans les médias, nos actions et nos discours, l'originalité relative de notre position, tout cela nous met dans une situation plus ou moins favorable, c'est vrai, pour créer un rapport de force. A l'approche des présidentielles, nous songeons à envoyer à tous les candidats, quelle que soit leur couleur (politique) un questionnaire concernant les questions qui touchent de près les populations noires (la discrimination, la mémoire, l'identité nationale, le logement, l'immigration, etc.). Nous publierons leurs réponses sur notre site (www.lecran.org) et dans la presse nationale. Le public pourra ainsi voter en connaissance de cause. Nous n'avons pas à donner de consigne de vote à qui que ce soit, les citoyens sont assez grands pour voter tout seuls. Notre seul but est d'éclairer le débat en obligeant les candidats à tenir compte de leur électorat dans sa diversité. Nous allons faire en sorte que la question noire ne soit pas occultée une fois de plus ; ce sera un enjeu de la campagne parmi d'autres. En tout cas, nous y travaillons.


Vendredi 17 Mars 2006
Alix,


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voir ou revoir
Posté par bravo le 23.04.2008
morales closes, morale ouverte?

sociétés closes, société ouverte?

les vraies questions sont incolores mais aussi inodores, inaudibles, impalpables, insipides et comme le mot "fleur" de Mallarmé "idées mêmes et suaves, se lèvent ces absentes de tout bouquet"


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