voquez les grandes familles de la Martinique et tout le monde a sur les lèvres le nom d'une quinzaine de békés dont les destinées sont liées à l'île, pour les plus anciennes, depuis trois cent cinquante ans. Evoquez les grandes familles de la Martinique et vous soulevez l'une des questions les plus épineuses, les plus politiques. Evoquez les grandes familles de la Martinique et vous déroulez l'écheveau historique d'une île bénie des dieux, mais dont les populations ont été marquées par les massacres, l'esclavage et la misère.
Pourtant, de ces populations ravagées, vont peu à peu émerger de nouvelles grandes familles: les mulâtres, qui, dès la fin du XIXe siècle, profitent de l'école républicaine pour se hisser sur l'échelle sociale; les nouveaux immigrants, tels les Syriens, qui deviennent les rois du petit commerce à Fort-de-France, ou, quelques années plus tard, les Chinois et enfin, bien évidemment, ces fils de petites gens dont l'intelligence ouvrira bien des barrières.
Au début du XXe siècle, on assiste à une concentration des richesses
Retracer l'histoire de huit familles de Blancs créoles n'aurait donc eu aucun sens. D'autant qu'elles se sont toutes croisées à un moment ou à un autre, au détour d'un mariage ou d'une affaire commune. De ce point de vue, le meilleur exemple reste sans doute celui des Hayot. Depuis plus d'un siècle et demi, on trouve leur nom partout en Martinique. Aujourd'hui encore, cette famille est présente dans tous les domaines, l'agriculture, l'industrie ou le commerce, avec le holding Bernard Hayot comme tête de pont. La légende dit que l'on peut marcher sur leurs terres d'un bout à l'autre de l'île. C'est sûrement vrai si l'on comptabilise dans leurs propriétés toutes celles qui découlent de «beaux mariages». Au cours du XXe siècle, les Hayot se sont alliés à la plupart des autres grandes familles de békés de la Martinique: les Jaham, Aubéry, Laguarigue, Reynal...
Mais si les familles les plus anciennes de l'île sont toujours présentes, à l'instar des Lucy de Fossarieu (lire l'article), nombre de fortunes se sont faites et défaites au gré des grandes catastrophes et des crises économiques. Comme celle de l'industrie sucrière à la fin du XIXe siècle. L'apparition des usines centrales scellera la faillite de certaines dynasties et permettra à d'autres d'émerger, sans pour autant sortir du cercle très fermé des Blancs créoles martiniquais. Contrairement aux propriétaires guadeloupéens, ces derniers sauront en effet se serrer les coudes pour éviter le démantèlement et le rachat de leur patrimoine par des investisseurs extérieurs à l'île.
En ce début de XXe siècle, on assiste donc à une concentration des richesses. Les rois du moment sont les grands usiniers, qui conjuguent argent et politique. C'est l'époque des Fernand Clerc (l'une des branches familiales est à l'heure actuelle à la tête des eaux de Chanflor), des Eugène Aubéry (qui s'offrira même un château, aujourd'hui en ruine, à Ducos) et des Octave Hayot. La Première Guerre mondiale accroît encore la puissance de ces familles, dont la fortune gonfle avec les prix du sucre et du rhum. A l'inverse, certains noms disparaissent pratiquement, engloutis par cette mutation économique. C'est le cas de la famille Baillardel de Lareinty, pourtant présente depuis le XVIIe siècle.
Mais l'événement majeur qui bouleverse les familles, grandes ou petites, de la Martinique en ce début de siècle est bien sûr la destruction de Saint-Pierre, rasé par l'éruption de la montagne Pelée. «Des familles entières ont disparu, dont le nom s'est arrêté le 8 mai 1902», écrit Armand Nicolas dans Histoire de la Martinique (L'Harmattan). Des lignées mulâtres, promises à un riche avenir depuis qu'elles ont réussi à avoir pignon sur rue à Saint-Pierre, voient leur avenir réduit en cendres par la Pelée. D'autres, enfin, sont des miraculés de la catastrophe, comme la famille Elizé (lire l'article).
Ascension sociale
C'est à la fin du XIXe siècle qu'a émergé dans la cité du Nord, mais aussi à Fort-de-France, une nouvelle bourgeoisie, plus modeste que celle des Blancs créoles mais qui lui est souvent apparentée par le biais d'un enfant illégitime: celle des mulâtres. Ils viennent agrandir (et enrichir) la classe sociale intermédiaire, qui avait commencé à se constituer avec les affranchis et les hommes de couleur libres. Artisans ou petits commerçants dans un premier temps, tous placent leurs espoirs dans le même sésame: l'enseignement. L'école devient alors le plus sûr moyen de s'élever socialement.
Les plus riches envoyaient déjà leurs enfants poursuivre des études en métropole. Mais lorsque, en 1881, le lycée Schœlcher, le premier lycée public de la Martinique, ouvre ses portes à Saint-Pierre, l'ascenseur social s'accélère. On trouve sur ses premiers bancs les Saint-Cyr (lire l'article) et, plus tard, Georges Gratiant mais aussi Victor Sévère, ou encore le fils du roi Béhanzin! «Citer le nom de tous ceux qui ont fréquenté le lycée de Saint-Pierre et sont devenus célèbres serait fastidieux», notent les auteurs de Figures et procès (éd. Fondation Clément). La création, l'année suivante, toujours à Saint-Pierre, de l'Ecole préparatoire de droit permettra aux plus doués ou aux plus chanceux de passer, en à peine deux générations, du statut d'esclave à celui d'avocat renommé.
Le droit représente alors, avec la médecine, l'une des deux voies d'accès à la plus haute marche de cette moyenne bourgeoisie. Mais, en ce début du XXe siècle, la plus prisée est incontestablement la santé. Quand on le peut, on fait de ses enfants des médecins ou, à défaut, des vétérinaires, des dentistes, des pharmaciens, plus tard des biologistes. Et l'on voit apparaître des Roy-Camille ou des Rose-Rosette (lire l'article), dont le nom continue aujourd'hui encore à s'afficher sur les plaques des professionnels de la santé en Martinique. Eux aussi sont passés sur les bancs du lycée Schœlcher.
La destruction de l'établissement, en 1902, puis sa reconstruction à Fort-de-France, dans les années 1930, ne changent rien à son prestige. Le lycée continue de former de grands hommes et notamment de brillants intellectuels, dont la figure emblématique est sans conteste Aimé Césaire (lire l'article). C'est d'ailleurs l'un d'entre eux, Louis Achille, premier agrégé antillais, qui en prend la direction après sa réouverture à Fort-de-France.
La déferlante du commerce et du tourisme
La Seconde Guerre mondiale, sous le joug vichyste de l'amiral Robert, brouille quelque peu les cartes, en renforçant le pouvoir de certaines grandes familles, qui préfèrent d'ailleurs aujourd'hui oublier l'attitude de leurs aïeux. Les deux décennies qui suivent sont difficiles et les secteurs traditionnels s'effondrent encore un peu plus. Mais, dès les années 1970, le raz de marée de la société de consommation déferle sur la Martinique et tous les circuits ayant trait au commerce, à l'importation de marchandises ou au tourisme sont générateurs d'argent, de beaucoup d'argent. A l'exception de quelques-uns d'entre eux, comme les Dormoy (lire l'article), les békés, qui avaient jusque-là essentiellement assis leur patrimoine sur la terre et ses produits, s'intéressent de plus en plus à ces secteurs d'activité. Ils ne sont pas les seuls. Des commerçants visionnaires comprennent que l'avenir est à la grande distribution et que, pour s'enrichir, il faut devenir grossiste. C'est l'époque des établissements Lancry (lire l'article) et du premier hangar des Ho Hio Hen (lire l'article).
Quelles lignées émergeront des années 2000? Les anciens «seigneurs» de la Martinique franchiront-ils le XXIe siècle aussi facilement que les trois précédents, à peine secoués par l'abolition de l'esclavage, la départementalisation ou encore l'arrivée des socialistes au pouvoir à Paris? Certains attendent du débat actuel sur l'avenir institutionnel de l'outre-mer qu'il redistribue le jeu une bonne fois pour toutes. Reste que, dans tous les cas, les grandes familles d'aujourd'hui auront gardé quelques tours d'avance
l'express