Franck Lucas/American Gangster : A la recherche du modèle perdu
A l’instar de tous les films relatant la vie de grands gangsters tels Tony Montana, Zé péqueno, ou Al Capone, American Gangster véhicule les valeurs du bandit et celles de celui qui le traque. Le spectateur aura le choix alors d’adouber le gentil ou le méchant. La fascination que provoque Al Capone, emmenant des décennies après sa mort des milliers de touristes à venir visiter sa cellule de prison à Alcatraz, ou Tony Montana personnage fictif véritable égérie d’une partie de la jeunesse, peut laisser pantois. Aujourd’hui Franck Lucas arrive fier et valeureux bien décidé à se faire une place de choix à côté de ces héros du grand banditisme, et de son vivant, lui, s’il vous plait.
Au delà du succès commercial d’ors et déjà annoncé, intéressons nous aux altercations rageuses de ce film avec la réalité. Entre émancipation de la communauté noire et avidité purement égoïste, fiction et réalité, star system et violence, il serait dommage de ne s’arrêter qu’aux belles images de la pellicule de Riddley Scott.
Franck Lucas, le symbole de la communauté afro américaine
Jay Z rappeur ultramillionaire, qui a fait un flop avec son dernier opus en ne vendant “que” 1,5 millions de galettes, s’est attaqué à un exercice de genre.
Produire et rapper un album entier en s’inspirant du film American Gangster. Jigga justifie son engagement dans ce projet par la résonnance du parcours de Franck Lucas dans la communauté afro américaine. Il affirme même se reconnaitre par bien des traits du Franck Lucas du film. Il précisera quand même qu’au contraire de Franck Lucas, lui ne balance pas les copains (snitchin’ dans le texte).
Dans l’un des titres de l’album on peut entendre :
This is the genesis of a nemesis
Mother America’s not witnessed since
the Harlem Renaissance
birthed black businesses.
Que je traduirais maladroitement par :
C’est le début de la vengeance
La mère patrie n’a plus jamais vu un truc de ouf pareil
La renaissance d’Harlem a donné naissance à des générations de noirs business men.
Et cela résume bien l’écho que peut avoir l’histoire de Franck Lucas dans la communauté noire américaine. Dans le Harlem dantesque des années 70, bénéficiant tout juste des effets des mouvements pour les droits civiques, les noirs subissent la dure réalité du rêve américain. Pauvreté, crime, violence, drogue, et prostitution sont les maux qui rongent le quartier. Mais une classe de jeunes parvenus aux dents et à l’appétit bien aiguisés apparait et aime à se faire voir. Dans cet écosystème assez hétérogène se mêlent sportifs de haut niveaux, chanteurs, starlettes à la mode, et surtout revendeurs et détaillants en drogues diverses, qui se sont enrichis proportionnellement au nombre de cadavre qu’ils ont laissés derrière eux. Ceux si sont soutenus par leurs grossistes : parrains de la mafia, et policiers pourris.
Franck Lucas arrivera grâce à son ambition, quelques valeurs, et une vision stratégique très entrepreneuriale à dominer le marché national de la vente de dope, briser sa concurrence en deux comme vous l’expliquera Samir, et à accéder à la vie de château dont aucun noir ne pouvait se permettre de rêver à l’époque. Il pouvait se faire jusqu’à 300 000$ par kilo de poudre blanche (de la blue magic !!). Quelle belle revanche pour un jeune noir venu de sa campagne de Caroline du nord, et qui a vu son frère se faire tuer par un policier devant ses yeux lorsqu’il était petit.
Franck Lucas apparait alors comme celui qui montre l’exemple, qui montre que tout est possible, même pour un noir. Le film insiste beaucoup sur cet aspect des choses. Notamment lorsque TI dit à son oncle qu’il ne veut pas devenir joueur de base ball, mais entrepreneur comme lui. Il montre qu’un noir peut réussir là où tous les autres ont échoué, et là où on ne l’attend pas. Bien. Fin du beau discours.
Car le premier mythe concernant Franck Lucas est bien son statut de symbole. Non que le sieur ne dispose pas d’un réservoir de fans. Il ne le mérite pas, tout simplement.
Si Franck Lucas arrose les habitants du quartier, c’est bien un geste très tactique. Il s’attire les faveurs des habitants qui le protégeront lui en retour en ne le balancant pas à la première patrouille de flics venus. Il coupe l’herbe sous le pied aux tentatives de vengeances, et aux aigreures. Il achète en fait tout un quartier, pour continuer à pratiquer ses activités meutrières tranquillement. Il ne veut aucunement le bien de la communauté, de facon responsable et durable. (Tiens ca me rappelle un maire de la commune de Baie-Mahault en Guadeloupe, qui remplissait avec du bon diri pwa rouj le ventre de ses administrés, qu’on retrouva bizarrement en train de manifester devant le tribunal de Pointe-à-Pitre lorsque que celui fut arrêté et jugé pour abus de biens sociaux…).
Franck Lucas s’est enrichi en vendant de la drogue principalement à des noirs, donc en les tuant. Franck Lucas est à l’image d’un système qui justifie tout pour arriver à ses fins, même le crime, où l’assassinat par procuration.
La rédemption il ne la cherche même pas tout de suite. Car après sa première sortie de prison en 1981, il retombe dans le deal et est arrêté en 1984. Il ne ressort qu’en 1991. Sa seule action caritative aura été de parrainer l’association qu’à créé sa fille : Pour aider les enfants dont les parents sont en prison. L’environnement dans lequel Lucas a évolué ne lui laissait guère de chance d’effectuer une carrière “légale” dans le big business, malgré ses qualités indéniables. Ce n’est aucunement une raison pour l’ériger en symbole de réussite “positive”. Que Jay Z sorte la tête des fesses de Beyonce un peu et pense plutôt à s’identifier à un Chris Gardner (dont la vie a inspiré “A la poursuite du bonheur” avec Will Smith), où en tout cas à un modèle plus positif.
D’imminents leaders de la communauté afro lui dénient ce titre. La vague des entrepreneurs noirs, qui constituent le gros de la black upper middle class américaine se prévaut plus des Martins Luther King, et autres figures positives. On peut voir dans le film qui remplace Martin Luther King dans le coeur de Lucas : un barron de la drogue, son mentor. On peut voir la fracture qui existe d’ailleurs entre cette bourgeoisie et les populations des ghettos dans le film “Stomp the yard” sorti il n’y a pas très longtemps. La génération des entrepreneurs noirs américains est née en même temps que Franck Lucas. Pas grâce à lui. Même si ce dernier avait toutes les qualités “techniques” pour y arriver légalement.
Le deuxième axe “empathisant” du personnage Franck Lucas est son côté gentleman, homme élégant, et courtois. Il est dépeint comme quelqu’un d’un peu discret, bon chef de tribu, qui s’occupe des siens et prend soin d’eux. En effet, il s’empresse d’acheter une grosse maison à sa môman, aussi tôt les millions arrivés. Contrairement à un Tony Montana, Franck a la classe de ne pas s’exploser les narines dans la schnouff avant d’aller au restaurant, de choisir une femme un peu classieuse, et d’aller tous les dimanches à la messe avec cette même môman.
En réalité, le sens de la famille de Lucas est beaucoup plus à définition variable que ce que le film veut bien le montrer.
Lucas n’a fait appel à ses frères qu’au moment où son réseau de distribution demandait des “managers” de confiance. Il a donc fait venir ses frères et cousins de la campagne, car pour lui les gars de la campagne seraient moins enclins à le voler, et comploter contre lui. Il faut savoir quand même que Lucas a posé un contrat sur la tête de son propre frère suite à une embrouille.
Voici ce que Richie Roberts l’inspecteur qui a mis Lucas sous les verrous dit :
The parts in the movie that depict Frank as a family man are ludicrous,
They did it for dramatic purposes, you know, to make him look good and me look bad.
Allez je saccage encore une fois la traduction :
Les parties du film qui décrivent Franck (Un de ses meilleurs amis maintenant ndlr) comme un bon père de famille sont tous simplement ridicules. Ils ont fait ca pour le ressort dramatique, pour le faire passer pour le bon, et moi pour le mauvais.
Je n’irais pas jusqu’à dire que ce même Richie Roberts est le gentil du film. L’Elliot Ness d’American Gangster est beaucoup moins héroïque que ce que le film montre.
Déjà ses qualités de brillant enquêteur sont toutes relatives : le premier à avoir attiré l’attention de toutes les forces de police du pays, est Ike Atkinson, le cousin militaire de l’ex femme de Franck Lucas. Celui qui prend du bon temps au Vietnam. L’un des personnages clés qui a permis de faire le lien entre Atkinson et Lucas est son avocat John McConnell. Le rôle de celui-ci n’est pas évoqué dans le film. Il est en fait payé par Lucas pour protéger son directeur des Achats et de la Logistique. Lucas ira même jusqu’à commanditer l’assassinat d’un agent de la DEA (Brigade des stups) dans cette affaire.
L’avocat fut comdamné pour parjure, Ike Atkinson pour trafic et ceci a permis aux forces de police d’identifier Franck Lucas comme acteur clé du réseau. C’est seulement là que Richie Roberts intervient. Ce petit policier proche du milieu des gangsters, a de quoi avoir quelques vélléités à faire tomber du flic ripou. Il nous montre définitivement ceci en devenant un avocat de la défense de malfrats en commencant par …Franck Lucas.
Et pour finir, la veuve d’Ellsworth “Bumpy” Johnson dénit à Franck Lucas sa position de confident de Bumpsy. Elle affirme que celui ci n’a jamais eu confiance en lui, et de plus sans aller jusqu’à émettre d’accusations dangereuses pour sa santé fragile, elle affirme que la mort de son mari ne s’est pas déroulé dans des circonstances aussi naturelles et paisibles que ca.
Le dernier pan du mythe concernant Franck Lucas est bien son côté de génial entrepreneur. Son coup de génie ? Avoir révolutionné tout un marché, en mettant en place une stratégie marketing basée sur la pureté du produit, en créant une marque pour la dope et en révolutionnant les techniques d’approvisionnement. Il élimine ainsi les intermédiaires, et maximise ses revenus.
Franck Lucas aussi s’appropie les valeurs du monde des affaires à l’image des grandes entreprises : ambiance calfeutrée, chuchotements et jolis costumes discrets. Pas de frime, ni de flambe. Réflexion puis actions, construction et méthode.
Franck Lucas est donc un assassin en col blanc. En gros Franck Lucas représente ce qui peut avoir de plus mauvais dans le capitalisme : le déni de toute responsabilité sociale de l’entreprise individuelle. Franck Lucas ne s’est enrichi que lui, mais grace aux autres. Ses amis, sa famille, sa femme, ne servent qu’à compléter son joli dispositif d’affichage à haute teneur en réussite sociale.
Il n’a cependant aucune vision de son business même à moyen terme, il n’anticipe pas la fin de la guerre, et agit dans la panique. Il ne construit rien de solide, n’investit pas dans des business durables (à part les 5 points de distribution compris dans la stratégie liée à Blue Magic), ne se diversifie pas, et ne gère pas le risque. Il gère très mal ses relations avec ses concurrents si bien qu’il est détesté et hait par tous les professionnels de son secteur. Google tout en étant le meilleur participe activement à la vie du secteur IT, et devient un moteur d’innovation et de structuration du secteur.
Franck Lucas a touché 800 000$ pour l’adaptation de son histoire. (Soit à peine l’équivalent de 3 kilos de blue magic…). Mais il ne compte pas en rester là, et a dévoilé ces derniers jours ses derniers projets de développement : Un jeu vidéo reprenant l’esprit de sa vie de gangster, lui permettant de capitaliser sur le succès du film… Lucas est décidemment un homme d’affaire avisé … je dirais plutôt un opportuniste fini.
Qu’on ne s’y trompe pas, j’ai adoré ce film. J’ai apprécié suivre l’ascension et la chute de ce personnage de Franck Lucas, comme celui de Tony Montana, dont j’adore imiter les tirades. Mais à l’instar des pires monstres des films d’horreur, des pires assassins de nos thrillers, qui nous fascinent tant, c’est bien une âme exécrable, qu’on n’aimerait pas croiser sur sa route. On aurait aimé qu’il n’eut été qu’un personnage de fiction, et surement pas un modèle.