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La France et le monde. Un divorce à la française

La France et le monde. Un divorce à la française

Posté le 13.05.2007 par feobus
La place de la France et son influence dans le monde interpellent. La période électorale est généralement propice à l’introspection et à la discussion d’une problématique qui, aujourd’hui, malheureusement, sur le fond, ne suscite que peu de débat. Les thématiques internationales relèvent en effet du domaine du « consensus ». Il est généralement acquis, au moins aux yeux de certains de ses dirigeants politiques, que la France reste un pays dont le mot porte au-delà de ses frontières, et dont les orientations politiques autant que stratégiques suscitent l’attention, pour ne pas dire l’intérêt de la planète dans son ensemble.



La France en décalage d'un monde en accélération

Vieille nation, pilier historique de la construction européenne, ancienne puissance coloniale présente en son temps aux quatre coins de la planète, un des cinq « grands » titulaires d’un siège de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, puissance nucléaire : autant d’atouts qui rassurent et laissent accroire que la France dispose encore d’une place à part sur l’échiquier de la puissance et de l’influence.

Pour autant, la France n’a jamais paru autant en décalage par rapport à un monde qui se développe et s’ouvre rapidement. Au plan diplomatique, le rejet par les Français du projet de Constitution européenne a brisé net un demi-siècle d’engagement européen. L’échec du référendum marque la disparition du dernier axe clair d’une diplomatie hésitante. Le monde multipolaire appelé de ses vœux par Jacques Chirac, dans lequel la concertation entre puissances conduirait à un système international « plus démocratique, plus juste, plus représentatif », est toujours à construire. L’échec américain en Irak, aussi flagrant soit-il, n’a en rien entaché les fondamentaux de la puissance américaine et de ses penchants unilatéralistes. Plus encore, le soutien de la Chine, au moins en apparence, à la position française ne doit pas cacher la réalité de l’ambition cachée de Pékin d’un partage avec Washington, et elle seule, d’un directoire du monde à créer.

Hors d’Europe, comme en Afrique ou au Proche-Orient, la voix de Paris porte moins. Sur le continent africain, par exemple, la situation de la France s’est ainsi érodée sensiblement. Hier encore puissance dominante en Afrique de l’Ouest et du Centre, Paris a perdu l’essentiel de ses positions cruciales en l’espace d’une petite quinzaine d’années. Les influences multiples visant à un retrait progressif de ce continent – au motif idéologique d’une immoralité de la présence française assimilée mécaniquement à du néo-colonialisme, ou encore au motif d’un coût financier exorbitant de l’Afrique pour notre budget national – ont abouti à un désengagement effectif. La dévaluation du franc CFA avait été en son temps la butte témoin la plus sensible de ce retrait. La crise ivoirienne en aura été, à partir de 2002, la manifestation la plus cuisante. Aujourd’hui, nous en sommes à nous demander, à l’instar de Stephen Smith et d’Antoine Glaser, « comment nous avons perdu l’Afrique ». S’il est vrai que nous n’en sommes pas encore tout à fait arrivé là, les États-Unis et surtout la Chine, au cours de la toute dernière période, n’hésitent plus eux, dorénavant, à concurrencer avec succès les intérêts français.

De son côté, le monde arabe où la France, comme chacun sait, a une politique active depuis des lustres, est-il à même de faire oublier les avanies en Afrique sub-saharienne ? Pas vraiment, à considérer l’affaiblissement de notre image et le peu d’influence effective de notre action. La France a longtemps joué la carte de Saddam Hussein en Irak, tout comme celle d’Hafez el Assad en Syrie ou celle de Yasser Arafat en Palestine. Pour quels bénéfices concrets ? On peut légitimement se poser la question à considérer le revirement spectaculaire de notre politique à l’égard de Damas et notre positionnement pour le moins hésitant, sinon indéfini, en Irak ou à l’égard de la question palestinienne. Une politique qui se veut subtile mais qui, dans les faits, cumule les inconvénients, ne saurait être tenue pour une bonne politique.

Le désengagement français et la perte d’influence de la France en Afrique et au Proche-Orient résultent pour partie, au final, d’une véritable crise dans notre vision stratégique. Ils sont la conséquence également de situations locales rendues désormais plus complexes par l’immixtion d’une multitude de nouveaux acteurs autant que par le renforcement des capacités coercitives des parties prenantes aux différents conflits. Enfin ailleurs, plus loin, en Asie, dans le Pacifique ou en Amérique latine, les moyens font défaut à ses ambitions et les positions de la France se banalisent.



La France rétive à la mondialisation

Sur le plan économique, malgré l’existence d’un ensemble de grandes entreprises dynamiques et ouvertes sur le monde, la France et les Français se montrent assurément rétifs à la mondialisation. Un sondage récent réalisé dans plusieurs grands pays[i] montrait que 66 % des Français souhaitaient le maintien de barrières douanières élevées pour se protéger des effets de la libéralisation des échanges internationaux. Il est vrai que les délocalisations massives vers l’Asie sont passées par là et que la mondialisation, nécessairement elle, en est rendue responsable. Cette dernière, incontestablement, ne cesse de rebattre les cartes de la puissance et de remettre en question les hiérarchies que l’on pensait bien établies. De nouvelles puissances émergent et, sans complexe, bousculent et attirent à elles les talents et les investissements.

Au palmarès mondial de la compétitivité, la France ne se situe plus qu’au 18e rang… loin derrière le Danemark, Singapour, l’Islande, Israël ou encore le Canada[ii]. Dans un récent rapport[iii], la Banque mondiale la crédite pour sa part du 35e rang mondial pour son climat des affaires, derrière Porto Rico et l’Arménie... Enfin, que dire du classement des 500 premières universités réalisé par l’université Jialong à Shanghai et qui, dans sa quatrième édition rendue publique en août 2006, ne recensait que 4 universités françaises parmi les 100 premières mondiales. Sans doute est-il possible de contester, avec raison, certains des critères retenus. Il n’en demeure pas moins que ces classements font autorité et attestent, incontestablement, là encore, d’une relative banalisation de la France.

Que penser également du « modèle français » dont, sur le plan social, les émeutes des banlieues et l’importance des situations d’exclusion et, sur le plan économique, une dette de quelque 2 000 milliards d’euros et une croissance atone, témoignent qu’il est à bout de souffle ? La France s’appauvrit, au moins relativement par rapport à ses compétiteurs. Le produit intérieur brut par habitant de la France qui représentait 81 % de celui des États-Unis et 110 % de celui du Royaume-Uni il y a vingt-cinq ans, n’en représente plus aujourd’hui respectivement que 74 % et 93 %. Il y a peu encore quatrième puissance économique mondiale, elle a été dépassée par le Royaume-Uni dans le courant des années 1990 et, l’an passé, par une Chine désormais conquérante. Le nom des modèles de référence en matière économique et sociale changent : ils s’appellent aujourd’hui Canada, Singapour et, aujourd’hui encore, malgré ses imperfections, États-Unis. La France n’est plus, et de loin, un exemple et encore moins un modèle aux yeux de la planète.



Des positions qui s'érodent

Au fond, les difficultés afférentes à notre politique étrangère ne sauraient être dissociées de celles caractérisant la société française dans son ensemble. Une diplomatie n’est que l’expression de l’état d’une société, c'est-à-dire de son dynamisme comme de la clarté de ses objectifs. En ce sens, notre diplomatie incertaine et aux succès contrastés est bien en phase avec une société en mal de vitalité et même d’identité, qui se cherche dans la frilosité et la peur du lendemain. À la mondialisation, cette société française préfère le repli, à l’ouverture concurrentielle elle opte encore et toujours pour un protectionnisme significatif de ses vulnérabilités.

Les positions de la France sur l’échiquier du monde s’érodent peu à peu. Sous le coup d’une compétition que l’on a du mal à accepter, mais qui s’impose à nous. Sous l’effet peut-être aussi d’une méconnaissance, pour ne pas dire d’un désintérêt pour les affaires de monde, de la part d’une partie importante des décideurs publics. À cet égard, l’absence de dirigeants français de premier rang lors du dernier Forum économique mondial de Davos, en janvier 2007, alors même que vingt-quatre chefs d’État ou de gouvernement avaient fait le déplacement, dont nombre d’Européens, en porte témoignage. L’indigence des moyens octroyés à nos instituts et autres Think Tanks pour étudier et expliquer les grandes évolutions du monde et les stratégies de nos concurrents (Brésil, Chine, Etats-Unis, Inde, Russie…), ou encore anticiper les grandes fractures stratégiques, l’illustre également avec éclat. Dès lors, que l’on ne s’étonne pas si l’Indien Mittal réussit son OPA sur Arcelor, ni si Gazprom réussit à « ramasser », dans la plus grande discrétion et à la stupéfaction de tous, quelque 5% du capital d’EADS ! Le monde bouge, vite, très vite même. Or, malheureusement, les moyens affectés au décryptage de ces évolutions font défaut, essentiellement par manque de clairvoyance politique aux plus hauts niveaux…

Pascal Lorot, président de l’Institut Choiseul et directeur de la revue Géoéconomie




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